Petites histoires et anecdoctes


Le violoniste et les loups

Stienne Darchet, de Burnontige, était un maître violoniste. Pas la moindre festivité qu'il ne présidât. Aussi, sa bedaine ...

Notre Stienne revenait, de nuit, de la fête de Harre, l'instrument sous le bras gauche, une provision de tartes et de saucisses fatiguant sa main droite. La lune s'égayait de le voir mesurer de son long compas la route grisâtre. Subito, deux loups affamés lui barrèrent le passage. Notre musicien ne songea pas à lutter. Il craignait les bêtes, surtout les loups nocturnes. Mais, rusé, il défit son paquet, cassa une tarte en quartiers et, marchant à reculons, les lança aux fauves.

La première tarte dévorée, les autres y passèrent. Les hurlements des carnassiers, mis en appétit, l'obligèrent à sacrifier la saucisse. Vous devinez s'il la ménageait. Du reste, les provisions épuisées, qu'adviendrait-il ?

Par miracle, une branchette s'accrocha au violon et en tira un couac ! je ne vous dis que ça. Les loups, ahuris, firent demi-tour. Stienne fixa son instrument sous le menton ... et, en avant la musique! Les loups n'eurent pas assez de leurs pattes pour prendre la poudre d'escampette.

- Ah! Mes trouble-fête, soupira Stienne, désespéré, si j'avais su, c'est de cet air que je vous aurais régalés!


(Louis Banneux, "L'Ardenne mystérieuse", Bruxelles, Office de publicité, 1930, pp 223-225)


La "Polka" des mineurs de Flémalle

"Et que dire des échelles qui existaient dans certains puits, et que les ouvriers devaient emprunter ?

Deux ingénieurs réalisèrent alors cette machine que les mineurs de nos régions baptisèrent, vers 1860, du nom de "polka". Le systèrme était basé sur le mouvement alternatif de 2 tiges verticales munies, de distance en distance, de plateaux ou d'échelons. l'ouvrier se plaçait sur le premier échelon et était remonté de 3 mètres, jusqu'au niveau du deuxième échelon situé sur l'autre tige. Il sautait dessus et remontait à nouveau de 3 mètres. Il se trouvait alors au niveau du troisième échelon, sur la première tige, et remontait encore de 3 mètres, et ainsi de suite. Il fallait une certaine agilité pour passer d'une tige à l'autre. Au moindre faux pas, c'était la chute."

Le nom de "polka" a donc été donné à cause de la similitude du mouvement des mineurs, passant d'un échelon à l'autre, avec celui du danseur sautillant en mesure.


("Beûrs d'amon nos autes. Etude sur les charbonnages de l'entité réalisée par la commission historique de Flemalle", s.l., s.d., p. 18)


Le Rommelspott

Pendant le carême, gamins et mendiants collectaient de maison en maison des dons de carême en chantant et en tambourinant sur ce qu'on appelle un Rommelspott. Cet instrument était fabriqué de la façon suivante. On prenait une vessie de porc fraîche, ou bien une vieille vessie ramollie, et on en liait un bout autour d'un roseau. Puis on tendait la vessie sur un verre de telle façon que le roseau se trouve au milieu et au-dessus du récipient. Si on frottait avec les doigts mouillés sur la tige, la "grosse caisse" faisait entendre un son mat. Avec cet instrument de fortune, on chantait et on faisait du boucan devant les maisons jusqu'à ce qu'une obole soit offerte.

Le chant d'accompagnement ressemblait à ceci :

Rommelspott, Rommelspott ! Frächen, dot är Diirchen op ! Loosst de Spillmann herein ! De Spillmann wëllt nit weichen.

Jum, jum, jum, jum, jum !

Ce qui signifie :

Rommelspott, Rommelspott ! Bonne Dame, ouvre ta porte ! Laissez entrez le musicien ! Le musicien ne veut pas s'en aller.

Jum, jum, jum, jum, jum !


(Nicolas Walker, "Wintergrün. Histoires, contes et légendes de la province de Luxembourg", trad. par André Neuberg, Bastogne, Musée en Piconrue, 2003, p.91)


L'accordéoniste "menteur"

Joseph Dupont, notre Mazulka, joue de l'accordéon. C'est ainsi qu'il est souvent appelé à jouer aux danses dans les environs. C'était l'homme du "quadrille des lanciers", des maclotes et de la mazurka. "Hê Djôzèf ... on lancier, ine mazulka ...!" C'est ainsi que le joueur d'accordéon, Djôzef Dupont, devint pour tous ceux qui le connaissaient Djôzef Mazulka ou tout simplement Mazulka.

Un soir qu'il jouait aux danses chez Stiene à Harzé (Etienne Gillard) où on jouait aussi aux quilles, le maître de céans régalait les musiciens au jambon et à la tarte, fête au village oblige. Ayant agrandi et embelli sa salle de danse, il en vantait les qualités : la plus belle, la plus grande à cinq lieues à la ronde. Mazulka leva la main en signe de désaccord : "Mêsse Stiene, dj'a djouwé âs danses on djoû à Lîdje divins 'n sâle di deûs cints mètes di long". Son fils Pôl, qui l'accompagnait, lui presse le pied, signe modérateur et Mazulka de conclure : "èt deûs mètes di lâdje"!


("Histoire et traditions de nos vallées", par les Hèyeûs d'sov'nis de l'Athénée Royal d'Aywaille, t. II, [Liège], éd. Dricot, [1997], pp.315-316)

 


 Joueurs de cornemuses italiens au pays de Liège

... Quelquefois ils font comme s'ils voulaient danser avec, en remuant un peu leurs jambes à cliquottes. Mais ils ne rient pas et font des yeux si méchants tout noirs, avec une grosse barbe noire et toute crolée qui couvre toute leur figure comme quand je tire un paquet de crins hors du vieux fauteuil où que mon oncle dort après le dîner. Le plus vieux, elle est grise sa barbe, et encore plus large et grosse avec des grands cheveux emmêlés qui pendent à sa hanette. Il joue la grosse musique qui ne fait qu'une grosse note toujours la même sans s'arrêter. C'est un gros sac noir plein de vent qu'il porte sous son bras et il pousse dessus avec son coude et il y a comme un gros entonnoir de bois par où que la musique sort. L'homme remet de temps en temps du vent dans le sac par un tuyau qui vient près de sa bouche. Les autres ont des sacs plus petits avec deux petites clarinettes qui sortent, avec des trous où qu'ils jouent avec leurs doigts, mais il ne vient que quelques notes qui wignent comme un tout petit enfant qui pleure.

- Dihallez-nos à c't'heure, dit mon oncle. Tinez, Trînette, dinez l'z'y quéquès'aidans.

Trînette ouvre la porte, la musique s'arrête, et elle jette les cennes dans le tambour d'une femme qui dit, je crois, Patâté, et tous les autres disent aussi Patâté, et quand elle veut fermer la porte, le vieux pousse sa canne dans la fente. Trînette a peur et crie : Habeye Moncheu, après mon oncle qui avait vu tout de la petite place où nous sommes. Il court et en passant il happe son gros bourdon qui est toujours près de l'horloge. Trînette a reculé, la porte est rouverte et les bribeux voient mon oncle qui tient son bourdon levé. Alors le vieux ôte son haut chapeau et il dit :

- Signor, n'avez pas pommes de terre dans votre maison ? ....


( Marcel Rémy, "Les ceux de chez nous. Contes", deuxième édition, Liège, imprimerie Bénard, 1925, pp. 188-189)

 


Un ménétrier de genie

(...) Hubert était l'aîné de quatre enfant ; ses frères, Grégoire, Dieudonné et Henri, à des degrés différents, furent tous musiciens. Le père aussi l'était, à la façon des ménétriers villageois : il jouait du "serpent" (ophicléide) aux festivités locales, et, aux heures de loisir, du violon. C'est lui qui donna au jeune Hubert, dès l'âge le plus tendre, d'élémentaires principes musicaux : l'enfant était si petit et le violon, trop grand pour lui, était si lourd, que son père, pour lui en faciliter la tenue, le suspendait à une ficelle attachée au plafond de la cuisine. Le gamin montrait d'ailleurs beaucoup de zèle et d'initiative : plus d'une fois, il se confectionna de petits instruments rudimentaires avec de vieux sabots.

On raconte que, se trouvant un dimanche de fête dans une petite salle de danse (chez Etienne) voisine immédiate de la maison paternelle et où il s'était glissé pour observer à son aise le mestré (ménétrier), Jean Laroche, qui à lui seul composait tout l'orchestre, il fit remarquer à ce dernier que son instrument donnait faux, et s'offrit à l'accorder ; il "essaya" ensuite le violon, et voilà l'enfant de huit ans faisant tourner les couples aux sons d'un quadrille de son répertoire. Parmi les auditeurs, se trouvait fortuitement M. Auguste Rouma, un bon artiste de l'orchestre de Liège ; étonné de la facilité avec laquelle l'enfant exécutait déjà certains traits, ravi de l'ampleur du son, il lui donna une pièce de monnaie et le pria de le conduire chez ses parents ...


( Ernest Godefroid, "Hubert Léonard, virtuose du violon et professeur (1819-1890)", In Wallonia, XXIIème année, n°4, avril 1914, pp.227-228)

 


Un bal en Ardenne en 1881

La soirée était magnifique. Des milliers d'étoiles brillaient au ciel, la température était d'une douceur de mai, et le calme de la nuit n'était troublé que par le son du violon et les rumeurs joyeuses de la foule réunie sur la place.

La plus grande animation y régnait. Contre le façade du Gros-Tilleul (l'auberge), on avait installé une guinguette (nom donné en Ardenne à un plancher établi en plein air pour servir de parquet de danse) entourée de feuillages, où se trémoussait la jeunesse de Sart-la-Fougère. Le ménétrier de la Fosse, assis sur une chaise posée sur une table dans un encoignure, jouait du crin-crin avec conviction tout en battant du pied la mesure, et en dirigeant d'une voix de commandement les évolutions des danseurs.

" Balancez vos dames ! En avant deux ! Traversez ! Chaîne de dames ! En avant les quatre-z'-autres !"

L'arrivée du Mayeur et de sa suite fit sensation. Surtout la belle Gabrielle attirait les regards. On se la montrait en se poussant du coude. "Son galant de Houffalize est avec elle", chuchotaient les jeunes filles. - Et ce grand gaillard à moustaches ? Qui ça peut-il être ? - C'est un bastognard, disaient certains d'un air entendu, qui prétendaient reconnaître en lui un jeune homme de Paris en Ardenne.

Le mayeur réclama le plancher et invita ses jeunes gens à composer un quadrille. Antoine s'empara prestement de Mlle Noirfalize, tandis que Regnier se plaçait aux côtés de Mame Steinbach. Le vieux professeur mis en demeure, en dépit de sa gravité, de faire vis-à-vis, alla engager un tendron du plus beau roux; quant à Steinbach, il empoigna au hasard une grosse commère dans le groupe des regardants, et le ménétrier sonna successivement les trois danses traditionnelles.

On commença par la maclotte, puis ce fut la pastourelle, puis enfin l'amoureuse de Bastogne. Mis en belle humeur, les danseurs y allaient d'un entrain endiablé. Antoine, plus expert à auner le caliquot qu'à battre des entrechats, s'appliquait à imiter les mouvements des autres cavaliers pour ne pas paraître trop gauche en chorégraphie.

Lorque le violoneux fit le tour des cavaliers pour recevoir les deux sous de rigueur, Regnier lui demanda s'il ne savait pas jouer une valse. Quelle question poser au ménétrier Piquette d'elle Fosse, connu à dix lieues à la ronde, depuis Bihain jusqu'à Oppagne par delà les bois !

- Des valses, Monsieur, j'en jouerais plus que vous ne sauriez en danser !

- Also ! s'écria Regnier, et il proposa à Madame Steinbach de valser avec elle; mais elle se retrancha adroitement - car elle ne connaissait la valse que de nom - derrière son embompoint.

- Invitez Melle Gabrielle, lui dit-elle, celle-là dansera tout ce que vous voudrez.

Cela ne fut pas long. En un clin d'oeil, le couple grâcieux s'élança sur le parquet. Si Regnier était un maître danseur, Gabrielle, de son côté, valsait à ravir. Leurs deux corps mêlaient leurs mouvements souples et rythmiques dans une harmonie merveilleuse sous le coup d'archet fier et redressé de Maître Piquette. Ce fut un émerveillement. Tout le monde était accouru pour voir tournoyer le beau couple. Jamais disaient-ils, on n'avait vu danser comme cela à Sart-la-Fougère. Des chuchotements admiratifs s'élevaient dans la galerie. Jusqu'aux tenanciers des jeux des petites quilles et de la parfaite (nom donné à une petite loterie composée de six numéros), qui avaient hâtivement suspendu leurs opérations pour courir prendre leur part du spectacle.

- Vous me direz tout ce que vous voulez, mes amis, répétait sentencieusement un habitant de Mont qui avait été faire la moisson en Champagne; mais il n'y a que les Françaises pour danser comme ça ! (...)


(Georges Lecomte, "Les trois prétendants d'une liégeoise", [1910], deuxième édition, t.II, Beauraing, imprimerie Remy-Sampain, 1932, pp. 102-104.)

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 Danse, genièvre et religion sur la Semois en 1854

 

(...) Notre hôte a plusieurs cordes à son arc. Son auberge est en même temps une boutique d'épiceries et un cabaret. Or, comme c'est aujourd'hui dimanche, et que dans ce pays la jeunesse ne passe point un dimanche sans danser, il faut bien attendre, pour gagner le lit, que le bal soit terminé. On dort difficilement au-dessus d'une salle de danse. Ici, cela serait tout bonnement impossible. Chaque danseur frappe la mesure avec le pied, et comme l'opération est faite par des gaillards qui ont le jarret solide, l'édifice s'ébranle à chaque instant de façon à éveiller les sept dormants de la légende.

Après tout, j'aime à observer, et le spectacle que j'ai sous les yeux n'est pas à dédaigner. Je remarque d'abord que les jeunes gens des deux sexes viennent ici sans papa et sans maman, je ne dis pas sans chandelle, la salle étant raisonnablement éclairée. Un violon compose l'orchestre. L'artiste qui le manie a des prétentions. Il joue des quadrilles nouveaux asez travaillés, et il les joue de façon à déchirer l'oreille, sous le double rapport de l'intonation et de la mesure. Les demoiselles restent asises sur des bancs de bois adossés contre le mur, en attendant qu'il plaise aux cavaliers de leur faire la révérence. J'emploie cette expression à défaut d'autre, pour exprimer le geste du danseur qui empoigne la main de la danseuse, sans même lui ôter sa casquette. La contredanse terminée, les demoiselles reprennent place sur le banc, et les cavaliers vont dans la salle à côté, celle du cabaret, boire un verre de rouge - amer, sorte de curaçao - ou un verre de blanc - genièvre. Ceux qui font de la distraction un usage trop fréquent, finissent par rentrer légèrement émus. Cependant, si leur démarche n'a pas le degré d'assurance requis en bonne société, il ne se passe rien, je l'affirme, qui puisse motiver l'intervention du garde-champêtre, le plus ferme soutien de la morale publique dans nos communes rurales.

On le sait, rien d'expansif comme l'ivresse. J'ai vu et entendu des explications plus ou moins accentuées; j'ai vu, non le fer se croiser, mais les poings se fermer et les manches se trousser; j'ai vu la belle Hélène se jeter entre Ménélas et Pâris, pour les empêcher d'en venir aux mains - sans métaphore. Tout cela se voit ailleurs. Mais ce que je n'ai vu qu'ici, c'est le beau sexe désertant le bal en masse, se rendant à l'église pour assister à la lecture d'un mandement épiscopal, puis revenant danser de plus belle.

 

A dix heures, la salle est évacuée, et nous pouvons aller nous coucher.

 

Cette anecdote (qui se passe à Bohan), et bien d'autres amusantes encore (ainsi apprend-t-on que dans le château de La Roche, après le seconde cour, il y a tout au fond "une grande casemate, qui, à l'époque de la kermesse, sert de salle de bal à la fine fleur de la démocratie larochienne" (p.194)), est racontée dans le "Guide du voyageur en Ardenne, ou excursion d'un touriste belge en Belgique, par Jérôme Pimpurniaux, Homme de Lettres, Membre de toutes les sociétés savantes et décoré de tous les ordres", première partie, 2ème édition, revue, corrigée et peu augmentée, Bruxelles, A. Decq, 1858, pp. 308-309. Publié en fac simile par les éditions Culture et civilisation, Bruxelles, 1981.